Les violences policières désormais généralisées

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Par Natasa Jevtovic.

Il y a toujours eu des violences policières en France, des contrôles d’identité au faciès, des interpellations musclées, des passages à tabac lors des gardes à vue et des violences lors des expulsions forcées de clandestins. Depuis toujours, les ONG se battent pour faire appliquer les Droits de l’homme dans les prisons ou les locaux de garde à vue, les avocats protestent pour dénoncer les peines exemplaires, les collectifs des familles de victimes organisent les marches blanches pour que leurs proches, tués par la police, ne soient pas oubliés.

Mais à part les militants des ONG, les artistes hip-hop et les habitants des cités populaires issus de l’immigration, le reste de la population ne semblait pas concerné par ces faits divers. La sévérité des forces de l’ordre était appréciée par le plus grand nombre, car elle était dirigée contre les travailleurs au noir, petits trafiquants de cannabis et contrebandiers, contraints de s’adonner à de telles activités par impossibilité de trouver un travail.

De temps en temps, on entendait parler de personnes tuées par la police, mais on ne s’attardait pas pour connaître tous les détails sur ces victimes anonymes. Quelques cas ont été médiatisés, comme la mort des adolescents Zied et Bouna, celle du militant écologiste Rémi Fraisse ou encore celle d’Adama Traoré, qui ont fait du bruit dans la presse internationale. En revanche, ce que la plupart des Français ne savent pas, c’est qu’il y a des dizaines de victimes de violence policière, grièvement blessées ou mortes en garde à vue, lors des interpellations ou des manifestations. Le collectif de familles des victimes a constitué une liste de 102 noms de personnes qui ont perdu la vie alors qu’elles étaient entre les mains de la police, entre 2005 et 2015. Seulement, les plaintes déposées par les familles sont systématiquement classées sans suite et le mieux qu’elles puissent espérer sont des peines de sursis.

Des chiffres imprécis

Un journaliste a tenté de retrouver des cas de condamnations pour les bavures policières et il a trouvé seulement deux condamnations récentes à une peine de prison ferme, pour des faits commis en dehors du service, puis trois cas anciens qui datent des années 1990. J’ajoute à cette liste la condamnation d’un policier à une peine de dix-huit mois ferme pour avoir provoqué un accident mortel alors qu’il revenait d’une soirée en boîte de nuit, ivre au volant de sa voiture de service avec 2,13 grammes d’alcool par litre de sang, soit plus de quatre fois le taux autorisé. Comme il n’était pas en service, il a eu une peine de prison ferme, mais il n’ira jamais en détention car toute peine inférieure à deux ans est aménageable en bracelet électronique. Jusqu’ici, ces bavures étaient acceptées par l’opinion publique car la police était considérée comme gardienne de la paix, comme une force de maintien de l’ordre dont le rôle était de protéger les citoyens.

Or, depuis le mois de novembre, les Français manifestent dans les rues, initialement pour protester contre l’augmentation des prix de l’essence, puis contre le coût de la vie en général, et pour sauvegarder leurs libertés fondamentales. Il y avait déjà eu des manifestations similaires sous Hollande, qui ont réuni les citoyens de tout bord, les Bonnets rouges de Bretagne, ceux qui militaient pour la privatisation de la Sécu, les hackers d’Anonymous, les anti-GPA et même les royalistes. Cette fois-ci, nous avons un président qui s’est présenté comme indépendant, non affilié aux grands partis politiques, qui nous a promis de baisser les taxes pour un meilleur niveau de vie. Or, nous nous sommes rendus compte que rien n’a changé, que ses ministres sont en grande partie recyclés des anciens partis, que ses réformes sont cosmétiques et que ses baisses de taxes sont accompagnées par des augmentations de charges fiscales sur un autre tableau.

Alors que les Français peinent à joindre les deux bouts, le président leur propose d’augmenter les prix de l’essence pour les pousser à acheter des voitures électriques à 30 000 euros, sous prétexte de préserver l’environnement. Tout ce qui me vient à l’esprit en entendant ses propositions, c’est la triste fin de Marie-Antoinette qui proposait au peuple qui réclamait du pain de manger des brioches.

Une révolte compréhensible, une violence contestable

À présent, les Français se sont soulevés contre le système qui les empêche de vivre du fruit de leur travail. Les Bonnets rouges ont été remplacés par les Gilets jaunes, mais le combat reste le même – le prix de l’essence contient 66 % de taxes, le coût du travail suit la même logique puisqu’on travaille pour l’État jusqu’au 27 juillet et le reste de l’année pour nous-mêmes, les charges poussent à la faillite des petites entreprises dont 30 % disparaissent après seulement trois ans d’existence. Certes, nous avons des services publics et notre État-providence, mais ces arguments ne suffisent plus pour justifier l’incompétence de nos dirigeants politiques et leur somptueux niveau de vie.

Et là, les violences policières qui se sont dirigées contre les manifestants ont marqué une rupture, un tournant qui a sincèrement étonné la plupart de gens. Autrefois dirigées contre les immigrés anonymes, ces violences sont à présent généralisées, contre tous les opposants politiques. Elles ont pour but d’intimider, d’empêcher la contestation, d’avertir et de terroriser.

Même les journalistes ne peuvent plus faire leur travail car ils se font agresser et confisquer leur matériel de travail, au point de devoir publier des communiqués officiels pour dénoncer des dérapages inadmissibles de la police envers leurs confrères.

Des images insoutenables

Le collectif Désarmons-les, qui milite contre les violences d’État sous toutes leurs formes, a réalisé un recensement provisoire de 82 blessés graves pendant les manifestations des Gilets jaunes entre novembre et décembre 2018. Les photos publiées sur leur site sont difficiles à regarder, car une douzaine de personnes ont été éborgnées par les tirs de flashball et plusieurs personnes ont eu une main arrachée. La police cherche désormais à intimider les citoyens, des CRS sont armés de fusils d’assaut automatiques HK G36 et montrent clairement qu’ils ont peur de l’ampleur du mouvement.

Comment rester neutre en regardant des images de ces manifestants blessés, estropiés, handicapés à vie, comme cet adolescent de quinze ans qui est sorti de chez lui pour faire des soldes et qui a pris une balle dans le visage ? Comment ne pas prendre parti en apprenant que des manifestants sont emmenés en garde à vue pour rien, condamnés à des peines de prison ferme pour association de malfaiteurs, prévue pour le crime organisé ou le terrorisme, quand en réalité ils ont appelé au blocage d’une raffinerie sur Facebook ou lancé une canette sur les forces de l’ordre ?

Comment ne pas s’alarmer en voyant toute une classe de lycéens agenouillés, les mains derrière la tête, devant les officiers de police qu’on entend dire, « voilà une classe qui se tient bien sage », si même les leaders de l’extrême droite ont dénoncé ces dérives ? Comment ne pas avoir honte en lisant des commentaires outrés dans la presse étrangère ?

Le samedi 12 janvier 2019, lors de la neuvième journée de mobilisation des Gilets jaunes, la ligne rouge a été franchie. Maître Vallas, un avocat de Nancy, a été emmené en garde à vue pour avoir lu des extraits du Code pénal aux manifestants regroupés et encerclés par les CRS. Une vidéo a été postée sur Facebook, où on l’entend citer le texte de loi sur le droit de manifester, après quoi il a été appréhendé par les policiers et interpellé pour rébellion.

Les Français sont en colère car on leur refuse le referendum afin de verrouiller les débats, on leur refuse la proportionnelle pour obliger les petits partis à entrer en coalition avec les grands, qui ont déjà mis en place des cartels pour s’assurer une rente et barrer l’accès aux élections au plus grand nombre. En voyant avec quelle facilité leurs libertés sont bafouées, les citoyens s’insurgent contre les pratiques douteuses de maintien de l’ordre qui visent à entraver leur droit de manifester. Sur les réseaux sociaux, on voit déjà des images de la chute de la Bastille et les internautes appellent à l’insurrection en citant les paroles de la Marseillaise « aux armes citoyens ». La violence du peuple est devenue proportionnelle à la violence qu’il subit de la part de l’État.

Dans toutes les grandes révolutions de ces dernières décennies, en Europe de l’Est ou dans les pays arabes, les peuples ont renversé les gouvernements lorsque la police s’est ralliée à leur cause. À un moment donné, la police finira par se ranger du côté des Gilets jaunes car elle comprendra que son rôle est de protéger les citoyens et non le pouvoir – et là, les manifestants pourront obtenir les élections anticipées.

Les Gilets jaunes ont gagné la bataille la plus importante : celle de fédérer les Français. De droite, de gauche, du centre, des banlieues, des provinces, des villes. Le reste est une question de temps.

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