Dans un monde selon Trump, Poutine mène le bal [Replay]

Dans un monde selon Trump, Poutine mène le bal [Replay]

Contrepoints

Par Fabio Rafael Fiallo.

Évaluer les déclarations et les prises de position de Donald Trump est une tâche aussi hasardeuse que celle de tirer sur une cible mouvante : ses propos changent – parfois de manière spectaculaire – au gré des circonstances.

Trump sympathise avec Poutine

Il y a néanmoins une facette de son discours qui n’a pas subi de changement. Il s’agit de sa sympathie, ou plutôt de son admiration, envers Vladimir Poutine et de son intention de travailler main dans la main avec la Russie au cas où il deviendrait le prochain président des États-Unis.

Le désir de Trump de choyer Poutine atteignit un nouveau sommet voici quelques jours, lorsque le candidat républicain à la Maison Blanche ne daigna même pas répondre à l’invitation que lui adressa le président ukrainien Petro Porochenko – une des bêtes noires de Poutine – pour se réunir à New York en marge de la session en cours de l’Assemblée générale des Nations Unies, histoire de ne pas froisser le maître du Kremlin.

L’engouement pour Poutine pourrait s’avérer être le trait déterminant de la politique extérieure d’un Donald Trump devenu président des États-Unis.

Trump veut se rapprocher de la Russie

Compte tenu du fait que Trump provient du monde des affaires, il est plus que plausible qu’il ait imaginé un rapprochement avec la Russie de Poutine, semblable aux accords de partage de marché que les entreprises opérant en situation d’oligopole concluent souvent entre elles.

L’analogie avec une situation d’oligopole est d’autant plus pertinente que les rapports de force dans les relations internationales sont en train d’évoluer, passant de la situation de quasi-monopole qui prévalait au lendemain de la chute du Mur de Berlin – quand les États-Unis étaient devenus la puissance hégémonique incontestée – vers une configuration oligopolistique où la suprématie américaine est de plus en plus remise en question par plusieurs acteurs internationaux, au premier rang desquels la Russie et la Chine. Cet état des choses peut avoir mené Trump à envisager un accord de partage de pouvoir entre les États-Unis et la Russie visant à minimiser les coûts d’une compétition entre ces deux pays, et à tenir à distance la Chine ainsi que d’autres puissances montantes.

Deux objectifs au rapprochement avec la Russie

Trump a essayé de justifier un rapprochement entre les États-Unis et la Russie en invoquant deux objectifs fondamentaux : unir leurs forces dans la lutte contre Daech et dissuader la Russie de s’allier à la Chine face aux États-Unis.

Or, à y regarder de plus près, une collusion entre Trump et Poutine irait à l’encontre des intérêts stratégiques des États-Unis et, partant, des grandes démocraties en général.

Prenons d’abord la lutte contre Daech. Il ne fait plus de doute que la coordination des opérations militaires entre les États-Unis et la Russie, pour infime qu’elle soit, fait le jeu de Poutine. Car pendant que les États-Unis déversent leur pouvoir de feu sur les installations et les troupes de Daech, les troupes russes s’attellent à assurer la défense des bastions du régime de Bachar al-Assad et à pilonner les zones sous le contrôle des groupes modérés, pro-occidentaux, de l’insurrection. Une collusion en bonne et due forme entre la Russie et les États-Unis dans le bourbier syrien, comme celle que Trump appelle de ses vœux, ne ferait qu’amplifier les tares de l’actuelle répartition des tâches entre ces deux pays.

Une aide inespérée pour Poutine

En ce qui concerne une éventuelle entente entre la Russie et la Chine – que Trump prétend vouloir tout faire pour éviter –, un rapprochement Trump-Poutine ne serait pas à même d’empêcher une telle entente mais, par contre, aiderait Poutine à se placer au centre de l’échiquier politique de l’Extrême Orient. Voici pourquoi.

Le président russe mène une opération de charme tous azimuts aussi bien envers la Chine qu’envers les rivaux de celle-ci, ce qui le place dans une position idéale pour jouer, le moment venu, le rôle de médiateur dans les conflits qui secouent cette région.

En effet, la Russie se rapproche de la Chine. Pour preuve, les exercices navals que mènent conjointement ces deux pays depuis 2012 ont eu lieu cette année, pour la première fois, dans les eaux de la mer de Chine méridionale, laquelle est au centre d’un contentieux explosif entre la Chine d’une part, et les voisins de celle-ci, et les États-Unis de l’autre. Aussi, bien que la Russie prétende être neutre dans ce contentieux, le fait d’avoir accepté de conduire en mer de Chine méridionale les exercices en question a pu être interprété comme un signe de sympathie, ou tout au moins de compréhension, de la Russie envers les revendications chinoises sur cette zone.

La Russie rivale de la Chine

En même temps, pour ménager la chèvre et le chou, la Russie prend soin de renforcer ses liens avec les rivaux régionaux de la Chine, en premier lieu le Vietnam, qui conteste les revendications de Beijing en mer de Chine méridionale mais dont la Russie demeure le principal fournisseur d’armements.

De même, les relations entre la Russie et le Japon, un autre pays farouchement opposé aux prétentions chinoises en mer de Chine méridionale, sont en train de prendre un nouveau départ du fait que des discussions sont en cours dans le but de parvenir à un accord sur le litige, vieux de plusieurs décennies, autour des îles Kouriles (contrôlées par la Russie depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale mais revendiquées par le Japon).

Tout cela veut dire que la Russie est bien placée pour devenir, le moment venu, le médiateur entre la Chine et les rivaux régionaux de celle-ci.

Progression de la Russie en Extrême Orient

Dans ce contexte, un rapprochement à la Trump entre les États-Unis et la Russie ne ferait que donner à Poutine des cartes supplémentaires en Extrême Orient, car il pourrait alors proposer ses bons offices en vue de parvenir à un règlement des litiges qui opposent la Chine aux États-Unis. Inutile de dire que, dans le rôle de médiateur, Poutine aurait tout le loisir de peser fort sur la teneur des négociations sino-américaines et sur leur éventuelle issue.

Dans ce cas de figure, ce serait la Russie, et non pas les États-Unis, qui deviendrait le partenaire incontournable dans le règlement des multiples contentieux qui agitent l’Asie orientale.

Non moins inquiétant, Trump a promis de revoir à la baisse l’engagement américain sur le théâtre européen, ce qui permettrait à Poutine d’avancer ses pions, voire même ses troupes, dans cette région de la planète.

Le risque de voir l’Amérique affaiblie

Une présence réduite des États-Unis en Europe, comme l’envisage Donald Trump, avec l’affaiblissement des alliés européens de l’Amérique qui s’ensuivrait, porterait préjudice aussi bien à l’architecture démocratique de l’Europe qu’à la capacité des États-Unis de jouer un rôle effectif dans les affaires mondiales. Car l’Amérique aurait en l’Europe un allié affaibli, qui serait de peu d’aide face aux menaces et aux crises qui prolifèrent de manière inquiétante dans le monde d’aujourd’hui.

Pour résumer, on peut affirmer qu’une entente entre Trump et Poutine permettrait à ce dernier d’atteindre trois de ses objectifs les plus chers : consolider le régime syrien, et par voie de conséquence le poids de la Russie au Moyen Orient ; avoir un rôle prépondérant dans la gestion de conflits en Extrême Orient ; et étendre l’influence russe en Europe centrale et orientale. Cela n’a rien de très alléchant – et c’est un euphémisme – pour les États-Unis et les autres grandes démocraties.

Dans tout arrangement oligopolistique, les partenaires peuvent poursuivre des objectifs contradictoires. D’aucuns y voient un moyen de préserver leur part du marché, laquelle serait menacée par la concurrence de certains membres de l’arrangement en question. D’autres, au contraire, conçoivent ce genre d’accord comme une manœuvre tactique pour affaiblir subrepticement le partenaire dominant au sein de l’oligopole et, le cas échéant, lui ravir la première place.

Transposé au cas qui nous occupe, Trump semble voir dans une collusion avec la Russie une façon d’atteindre le premier genre d’objectif, c’est-à-dire préserver le poids international de l’Amérique. Poutine, par contre, vise carrément à déplacer les États-Unis en tant que puissance dominante.

À la lumière des considérations avancées dans cet article, c’est Poutine qui aurait gain de cause en cas de collusion avec Trump.

Cet article Dans un monde selon Trump, Poutine mène le bal [Replay] est paru initialement sur Contrepoints - Journal libéral d'actualités en ligne

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