On n'est pas des chiens (ni des chiennes)

On n'est pas des chiens (ni des chiennes)

GQ
Eloge de la douceur, l'amour, la non-gloire, la non-beauté, juste les gens.

Vous avez lu la même presse que moi, presse tourneboulée par le dernier scandale Donald Trump (premier candidat officiellement soutenu par toutes les marques de popcorn) : à 59 ans, le bonhomme disait hors-caméra que les meufs, il faut les attraper par la chatte, et que quand tu es célèbre, tu leur fais tout ce que tu veux. Les détails sont infiniment plus glauques que ça, mais c'est la répétition qui use : celle d'un mépris des femmes qui semble avoir accompagné le candidat républicain depuis toujours, celle du systématisme de cette agressivité (l'agressivité sexiste est un système). Les tentatives d'insultes et d'humiliations commencent à ne même plus tenir sur un bottin téléphonique. J'écris « tentatives » parce que j'ai du mal à être insultée ou humiliée par un clown, position d'ailleurs moyennement défendable de ma part : lui est sérieux. Vous pouvez rire de la guerre : si votre voisin décide d'envahir votre territoire, il ne vous laisse pas le choix, et le rire vous fera une belle jambe.

Mais bref. Ce qui est surprenant, c'est que certains ne soient pas surpris. Dans le NewYork Times, on trouve une femme qui dit, halte-là camarades, grandissez un peu, les hommes parlent tous comme ça des femmes, et les femmes en font autant sur les hommes.

Alors je suis désolée de briser le désespoir collectif, mais : non. Impossible de parler au nom de la galaxie, je vais donc me contenter de mon cas personnel : je ne parle pas mal des hommes, jamais. Ni en public ni en privé ni dans les tréfonds les plus scandaleusement crado de ma psyché. Ni pour rigoler. Il ne me traverserait même pas l'esprit au millième degré de penser « les mecs, mwahaha, ils ne sont bons que les trente secondes par jour où ils bandent, et les autres trente secondes où ils sortent les poubelles. » (Sans doute parce que je dispose de dildos et de bras. Ce qui est également le cas de Donald Trump, même si ses bras sont petits.)

Je ne pense jamais de choses dégradantes des hommes en général. Si vous en doutez : je vous le jure avec mon cœur sur la table. Ce qui est intéressant c'est que 1) je pense avoir un bout de chemin à faire avant d'entrer dans la catégorie des saintes canonisables, 2) sincèrement, je pense faire partie de l'immense majorité des femmes, 3) je n'habite pas la petite maison dans la prairie. Les gens sont aussi mesquins et adorables autour de moi qu'ailleurs.

On a ici un double standard intéressant, parce que cette prétendue cruauté généralisée n'est pas applicable à toutes les minorités. On sait que certaines personnes détestent les Noirs, les Juifs, les loutres. Mais personne n'affirme, dans un journal, que secrètement, allez, franchement, tout le monde déteste les Noirs, les Juifs, les loutres. Ce serait débile et ce serait complotiste. Imaginez la même logique : « Tous les non-Juifs disent du mal des Juifs pour rigoler entre copains, d'ailleurs c'est pas grave, les Juifs aussi ne font que dire des saloperies sur les non-Juifs quand ils ont le dos tourné. »

On retrouve cette même idée dans l'obsession pour les conversations de filles : cette paranoïa qui voudrait qu'entre meufs, on parle de la taille du pénis des hommes, en détail, avec les performances, plutôt pour s'en moquer. Un concept plus proche du film des années 80 que du quotidien 2016 : encore faudrait-il organiser des « soirées de meufs » (je fais des soirées tout court, et au passage, je ne m'adonne pas non plus à des « soirées de Blancs » sous prétexte que je suis Blanche). Encore faudrait-il qu'entre meufs ont ait envie de parler de pénis (je rappelle qu'il se passe deux-trois trucs en Syrie), sachant que quand même, c'est intime – c'est même intime pour nous, par rebond. Et puis pourquoi on irait comparer les tailles ? Plutôt que l'odeur ou n'importe quoi d'autre ? Pour compléter le tableau, les conjoints de mes copines sont aussi mes copains : je n'ai pas DU TOUT envie de connaître les détails de leur bip. Je n'ai pas envie de penser qu'ils penchent à droite la prochaine fois qu'on ira se promener au parc.

Plus nous imaginons qu'il est fatal que les hommes et les femmes se détestent, se trahissent, s'humilient, se perplexifient, s'incomprennent, plus nous faisons exister cet état de fait. Je ne crois pas, je ne veux pas croire, je ne PEUX pas croire, que Donald Trump soit représentatif des conversations de vestiaire de tous les hommes. Suis-je naïve ? M'en fous. Je préfère être naïve que désespérée (aussi : je suis persuadée d'avoir raison). Je crois que les hommes sexistes peuvent arrêter d'être sexistes et qu'ici et maintenant, franchement, la majorité d'entre eux arpentent la bonne voie. Je crois que ce n'est pas en baissant les bras qu'on déplace des montagnes. Je crois que dire « les hommes sont des porcs, c'est comme ça, il faut faire avec » ne fait que donner des permissions.

Donc j'affirme : les hommes dans leur majorité ne sont ni des porcs, ni des chiens, ni des loups pour l'homme. Les femmes qui excusent la minorité de porcs parce qu'elles-mêmes se comportent désastreusement mal, ces femmes-là en disent plus long sur leurs propres méchanceté, faiblesse et mesquinerie, que sur le genre féminin ou le genre humain. Vous êtes libres de vivre dans la jungle. Ce n'est pas mon vécu, ce n'est pas mon entourage, et bon sang, je suis ultra-soulagée d'échapper à tant de noirceur dans mon esprit.

Admirer Trump parce qu'il aurait le courage d'être honnêtement sexiste, parce qu'il dirait honnêtement ce que les honnêtes hommes pensent ? Comme s'il était plus admirable d'être honnêtement un porc qui malhonnêtement un porc ? (Je n'ai pas la réponse à cette angoissante question.) C'est un peu comme récompenser un serial killer parce qu'il a démembré onze victimes alors qu'il aurait pu en brûler douze.

Les blasés du sexisme affirment qu'au moins, eux/elles vivent « dans la vraie vie », d'en-bas, pas politiquement correcte, où les sensibilités sont parfois heurtées, et tu prends ton lot de souffrance et tu le trimballes et tu fermes ta gueule. Mais moi aussi je vis dans la vraie vie, où la correction arrondit les angles, où ma sensibilité de femme n'est pas heurtée toutes les quatre secondes (seulement toutes les cinq secondes), et surtout, une vraie vie où quand j'ai une souffrance, en plus de la trimballer, je la mets sur la table, je la décortique et je gueule.

Sinon quoi ? Serrer les dents ? Pour que la déception se prolonge ? C'est ça, la bravoure ? C'est ça, le réalisme ? Nope. Ma vie n'est pas une jungle. Si la vôtre est pourrie, si vos relations sont toxiques, si les hommes et les femmes de votre entourage se comportent comme des chiens ou comme Donald Trump, changez-en. Sérieux. Je vous jure qu'il y a d'autres options possibles.

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