Pourquoi la gauche ne supporte pas le roman national

Pourquoi la gauche ne supporte pas le roman national

Causeur

« Nos ancêtres les gaulois ». Sarkozy en a froissé plus d’un en appelant à la rescousse ce passé mythifié par la IIIe République qui visait à forger une conscience nationale. La patrouille des zélés fact-checkers s’est empressée de déconstruire l’affirmation. Et ses adversaires sont tombés à pieds joints dans le panneau en accueillant avec moquerie la saillie de l’ancien président qui avec l’absence de subtilité qu’on lui connait, cherchait à se positionner sur l’immigration en fervent assimilationniste.

« Je vois depuis ce matin que même les Gaulois, ça les gêne » déclara quelques jours plus tard l’ancien président, très satisfait de lui-même. Au-delà de la leçon d’histoire et du conflit des mémoires qui a fini par virer au grotesque, l’épisode est éclairant sur le tabou que constitue le fameux « roman national ».

À gauche, seul Jean-Luc Mélenchon a osé relever le gant du débat sur l’identité que comportait la sortie de Nicolas Sarkozy. Une véritable rupture avec la frange trotsko-gauchiste, focalisée sur l’anticolonialisme et le racisme d’état dont Edwy Plenel et Olivier Besancenot sont les principaux représentants. Ce dernier considérant les idées de nation et de frontière comme une « régression politique » et reprochant déjà à Mélenchon ses « dérives » souverainistes.

Le passé, voilà l’ennemi

Najat Vallaud-Belkacem, aura été ravie de s’afficher contre le « roman national » en refusant de donner à l’école la mission de fabriquer des « petits bonhommes dociles en uniforme récitant le catéchisme d’une France immémorielle et idéalisée ». La ministre de l’éducation confond le besoin d’appartenance propre aux démocraties avec le bourrage de crâne. Comme si enseigner un récit national interdisait d’en faire la critique. Curieuse conception de l’éducation nationale…

Désormais, le passé n’est plus considéré comme un élément de l’identité mais comme un obstacle à l’ouverture d’esprit des élèves. Un culte de l’ouverture et du déracinement dont le corollaire se trouve être l’ignorance du passé. Car NVB oublie que c’est précisément dans cette matière que le cycle des évaluations des compétences disciplinaires (Cedre) a constaté, en 2013, la plus spectaculaire baisse de niveau des élèves de collège, illustrant toutes les dérives d’un système éducatif et l’incapacité des élèves à s’inscrire dans le temps.

Autant dire que le « risque » de fabriquer des moutons dociles qui réciteraient une histoire même fantasmée est nul puisqu’une proportion inquiétante d’élèves (21% en 2013) sont littéralement amnésiques de l’histoire de leur pays et ne récitent strictement plus rien ! Avant de s’inquiéter d’un récit national qui s’inscrirait contre l’Histoire comme discipline, peut-être faudrait-il déjà s’occuper de son enseignement et de sa pratique. De nombreux professeurs de banlieue décrivent, en effet, un véritable phénomène de « dissociation » avec des élèves insensibles au poids de l’histoire, écoutant passivement les cours qu’on leur enseigne sans y croire véritablement, préférant largement s’en remettre aux théories complotistes largement accessibles sur les réseaux. Comme si ces jeunes ne trouvaient pas dans l’enseignement de l’histoire de France les mythes d’identification ou la fierté d’appartenance qui pourraient les grandir, préférant s’en remettre à des chimères bien plus exaltantes pour « faire l’Histoire ».

SOS Racisme a sauvé le racisme

Hollande en aura fait lui-même l’expérience, en 2015, dans une émission de Canal +, où confrontée à des jeunes qui évoquaient des thèses totalement farfelues sur les attentats parisiens, le président a dû se substituer au prof d’histoire… Selon, les propres chiffres du Ministère, un jeune sur cinq adhérerait aux théories complotistes. On ne saurait dire plus clairement combien le rapport à soi de notre pays est pourri. La gauche peut crier victoire c’est peut-être un jour les thèses révisionnistes qui feront office de récit national dans le cerveau d’une partie de cette armée en déroute d’élèves indisciplinés…

Un constat symptomatique aussi de l’absence de conscience historique chez nos élites politiques. Le sociologue Paul Yonnet, l’avait décrit dans un livre, aujourd’hui presque introuvable, publié en 1993. Dans « voyage au cœur du malaise français. L’antiracisme et le roman national », Paul Yonnet, disparu en 2013 dénonce alors « La formidable dépréciation du roman national, sur laquelle l’idéal antiraciste/immigrationniste va ultérieurement fructifier, prend la forme d’une révision historique – qui est la véritable révision historique de notre temps, car elle a réussi ».

Dans son viseur, le sociologue a alors précisément l’association « SOS Racisme » et le vide idéologique qu’elle véhicule dans les années 80. Le projet n’est alors pas de substituer un récit national de gauche qui se voudrait socialiste à un récit national de droite plus patriotique mais bien de mettre à bas toute espérance prolétarienne. Face à l’épreuve du réel, la gauche n’a rien d’autre à proposer qu’une idéologie de substitution et un nouvel ennemi. L’Europe et l’antiracisme seront les nouvelles références de l’identité de gauche.

Paul Yonnet pousse encore plus loin l’analyse de la perversité de la démarche. Selon lui, l’antiracisme installe alors la notion de race et l’auteur décrit comme une complicité intellectuelle entre l’anti racisme et l’extrême droite. Complicité intellectuelle qui débouchera sur une communauté de succès. Le succès populaire du premier provoquant la fortune électorale du second car le principal objectif des antiracistes était de détruire l’assimilation républicaine, « d’abolir la nationalité » et « de déconstruire l’idée de continuité nationale » par la criminalisation de tout passé collectif : « le roman national (…), stigmatisé par le nouvel ordre mondial, se reconstitue sur le terrain de l’identité culturelle ; moins il y aura de Nation, plus il y aura d’identité française : ethnographique, sacralisée en même temps que muséographiée. Plus les Etats-Nations délégueront de prérogatives à l’UE, plus ils abandonneront de leur souveraineté propre, et plus le concept d’identité prendra d’importance». Une évolution propre, selon lui, à faire le lit de toutes les dérives identitaires. Nous sommes en 1993 quand Paul Yonnet pressent ce danger…

Plus tard, c’est Jean Baudrillard qui décrira la formidable ambivalence du projet anti raciste en comparant « SOS-Racisme » et « SOS-baleines ». L’un vise à dénoncer le racisme, l’autre à sauver les baleines. « Et si dans le premier cas, c’était aussi un appel subliminal à sauver le racisme, une espèce virtuellement condamnée ? » interroge Baudrillard.

Les deux faces de l’identité nationale

L’hypothèse de la récupération d’un mouvement de jeunesse autour de l’antiracisme pour assurer la réélection de Mitterrand en 1988 a largement validé depuis. Pour l’anecdote, c’est aujourd’hui le même Julien Dray, qui est chargé de « mobiliser la société civile » pour François Hollande.

Ex-trotskyste, contrairement à ses « camarades » inconséquents du parti socialiste, Mélenchon sait trop bien que l’histoire est un récit et que se forger une conscience historique suppose de s’inscrire dans une histoire longue : «L’histoire des Gaulois de Nicolas Sarkozy n’est pas dénuée de sens. Pourquoi faudrait-il aboyer en cadence, quoi qu’il dise ? Moi, je ne veux pas d’une ethnicisation gauloise du débat. Mais oui, je dis que nous sommes les filles et les fils des Lumières et de la grande Révolution ! À partir du moment où l’on est Français, on adopte le récit national ».

Si la « France éternelle » ne vient pas du fond des âges comme aime à le propager Sarkozy, fidèle à Patrick Buisson, l’appartenance à une communauté construite par l’histoire n’en constitue pas moins une part de l’identité culturelle et du sentiment national des hommes. Sinon comment parler d’intégration dans une société dont le modèle -français- est en voie désintégration ? Car le fameux « plébiscite de tous les jours » cher à Ernest Renan, censé forger « l’existence d’une nation », comportait deux conditions moins souvent rappelées : « le désir de vivre ensemble » et « la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ».

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