Antispécisme : doit-on prendre les droits des animaux au sérieux ? [Replay]

Antispécisme : doit-on prendre les droits des animaux au sérieux ? [Replay]

Contrepoints

Par Gabriel Lacoste.

Comme aux humains, faut-il reconnaître un droit des animaux ?

chien à lunettes credits alison elisabeth X (licence creative commons)

Les libéraux classiques comme John Locke ou Emmanuel Kant conçoivent les droits comme une exigence rationnelle. Ils dérivent de la nécessité d’établir des contrats avec autrui pour vivre. L’animal n’a pas l’aptitude nécessaire pour en posséder.

Les libertariens, soucieux de protéger le commerce entre les consommateurs et l’industrie agroalimentaire, vont spontanément dans le même sens. En effet, les divers récits alarmistes entourant l’extinction des espèces, ainsi que le mauvais traitement du bétail sont diffusés surtout par des groupes hostiles aux grandes firmes capitalistes. En tant que défenseur de la liberté économique, notre réflexe est donc de refuser la notion de droit des animaux (ou droit animal)

Cependant, plusieurs nuances s’imposent.

Limites du raisonnement classique

Cette position est difficile à défendre.

La ligne de démarcation entre l’humain et le reste du vivant n’est pas tranchée. Les déficients intellectuels, les schizophrènes, les personnes aux prises avec l’Alzheimer, ou les enfants, n’ont pas les aptitudes requises à la reconnaissance de droits.

Les dauphins ou les bonobos manifestent des comportements sociaux complexes. Les lapins, les chiens et les chats marquent leur territoire et le défendent contre les envahisseurs. À un niveau instinctif, ils possèdent quelque chose qui ressemble à la notion de droit. Le civisme n’est pas le propre de l’homme, car une partie des espèces sont des proies. La rationalité d’un être se situe sur un continuum, variant en degré, et admet des zones de gris entre les espèces.

Intuitivement, des êtres ne sont pas dépossédés de leurs droits parce qu’ils échouent à être rationnels. Au contraire, c’est même une raison de se montrer plus prudents à leur endroit. Ensuite, nous reconnaissons aussi la faculté de sentir comme ayant une importance morale. Nombreux sont ceux pour qui la vie d’un animal est plus sacrée que le serait celle d’un androïde imaginaire dépourvu d’affects.

Ce qu’est un droit

L’apparition de droits est un phénomène humain dont l’origine remonte à des instincts animaux de préservation de soi. Ce que nous avons réussi à faire, c’est à entourer ces frontières individuelles naturelles de boucliers linguistiques. Des sentiments grégaires de sympathie sont venus les renforcer. Nous en sommes venus ainsi à reconnaître tout être qui nous ressemble comme étant, en principe, notre égal en dignité.

Or, un trait de notre esprit est le souci de cohérence. En développant notre compréhension de ces droits, nous découvrons que nos concepts reposent parfois sur des distinctions arbitraires. Valoriser la faculté de sentir simplement parce qu’elle affecte un humain plutôt qu’une autre espèce peut ainsi nous apparaître logiquement absurde, comme refuser de souffrir le mardi plutôt que le mercredi. Face à cette dissonance cognitive, certains réagissent en étendant notre concept de droits au-delà de ses limites traditionnelles. Ils vont alors reconnaître des droits aux animaux.

Cette démarche est logique. Quelles en sont les limites ?

Les droits des animaux sont moindres et rarement prioritaires

La plupart des gens sont disposés à reconnaître des droits aux animaux… jusqu’à un certain point. Écraser volontairement un renard en voiture est intuitivement un mal. Confiner un poulet dans un espace de quelques centimètres choque.

Cependant, les facultés intellectuelles humaines comptent aussi beaucoup. Nous avons la capacité de nous représenter nous-mêmes à différents temps et à différents lieux. Nous entreprenons des projets qui durent. Bref, notre vie a une portée. Ceci est faux des animaux, à l’exception peut-être de quelques grands mammifères. Pour la plupart, leur conscience est une succession d’expériences éphémères discontinues. Il est raisonnable d’en conclure que de telles existences ont une valeur, mais moindre.

Parmi tous les défis moraux qui se présentent à un être humain, trouver des alternatives protéiniques à la viande n’est souvent pas une priorité. Devenir végétarien est un idéal moral à atteindre, mais il en existe d’autres qui sont plus urgents.

Et si les méthodes de production des abattoirs et des fermes permettent à une famille pauvre de dépenser moins en bœuf haché, il ne va pas de soi que prime le droit animal. Probablement qu’il y a des diètes plus économiques pour elle à base de soja et de légumineuses, mais si nous avions collectivement un comportement à lui demander de changer, il n’est pas évident que ce soit celui-là. Pourquoi ? Parce que la vie des êtres humains vaut plus, objectivement. Il est donc normal d’y consacrer d’abord nos énergies.

Les normes végétariennes ou simplement « biologiques » valent surtout pour des personnes relativement confortables. Ayant solutionné la plupart de leurs défis humains, elles en sont rendu à considérer les animaux. C’est bien, mais si elles veulent forcer d’autres êtres humains à les suivre, elles ne respectent plus la dignité de ceux-ci, rabaissant leur volonté au même niveau que celle des poulets et des vaches. C’est probablement pourquoi d’ailleurs elles ne le font pas, ni même y pensent, se contentant de médire de l’alimentation des autres entre deux discussions philosophiques.

Les droits animaux sont des réalités commerciales

Cela dit, ceux qui récupèrent la maltraitance animale comme argument contre le capitalisme sont complètement dans l’erreur.

Oui, les abattoirs et la chasse aux éléphants d’Afrique sont des activités commerciales. Cependant, les zoos, les activités de plein air, les animaleries, les vétérinaires, l’alimentation biologique, la restauration et les livres de recettes végétariennes aussi. En fait, la lutte pour reconnaître les droits animaux se fait sur les marchés et non au sein d’institutions politiques.

À aucun moment, des élections se jouent sur cette question. Jamais un dirigeant ne va interdire à sa population de manger de la viande si celle-ci est à 96 % carnivore. C’est le marché qui permet aux 4 % de marginaux de se déployer et de croître. Si l’alimentation était un bien public, ceux-ci auraient plutôt à craindre que la viande leur soit imposée comme source de protéine pour des raisons budgétaires.

Peut-être qu’une loi mineure concernant les conditions des animaux sur les fermes et dans les abattoirs peut légitimement être adoptée pour plaire à cette frange de l’électorat, mais jamais si elle implique une hausse significative du prix de la viande.

L’intérêt pour les chiens, les chats et les lapins de compagnie contribue pour beaucoup dans cette empathie croissante pour les animaux. Avant d’accuser le capitalisme des maux qui les accablent, il est utile de se rappeler qu’un tel passe-temps est possible surtout parce que des hommes d’affaire soucieux de profits ont historiquement haussé nos standards de vie à un point tel où nous avons ce luxe. Un fonctionnaire de l’URSS n’aurait pas perdu son temps à concevoir des jouets pour chat ou des systèmes de toilettage de caniches. C’est vraiment très capitaliste d’offrir cela.

Cet article Antispécisme : doit-on prendre les droits des animaux au sérieux ? [Replay] est paru initialement sur Contrepoints - Journal libéral d'actualités en ligne

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